17 décembre 2009
zéphyr morphée
Gacela de la muerte oscura
Quiero dormir el sueño de las manzanas,
alejarme del tumulto de los cementerios.
Quiero dormir el sueño de aquel niño
que quería cortarse el corazón en alta mar.
No quiero que me repitan que los muertos no pierden la sangre:
que la boca podrida sigue pidiendo agua.
No quiero enterarme de los martirios que da la hierba,
ni de la luna con boca de serpiente
que trabaja antes del amanecer.
Quiero dormir un rato,
un rato, un minuto, un siglo;
pero que todos sepan que no he muerto;
que haya un establo de oro en mis labios;
que soy un pequeño amigo del viento Oeste;
que soy la sombra inmensa de mis lágrimas.
Cúbreme por la aurora con un velo,
porque me arrojará puñados de hormigas,
y moja con agua dura mis zapatos
para que resbale la pinza de su alacrán.
Porque quiero dormir el sueño de las manzanas
para aprender un llanto que me limpie de tierra;
porque quiero vivir con aquel niño oscuro
que quería cortarse el corazón en alta mar.
Gacela de la mort obscure
Je veux dormir le sommeil des pommes,
et m'éloigner du tumulte des cimetières.
Je veux dormir le sommeil de cet enfant
qui voulait s'arracher le cœur en pleine mer.
Je ne veux pas que l'on me répète que les morts ne perdent pas leur sang ;
que la bouche pourrie demande encore de l'eau.
Je ne veux rien savoir des martyres que donne l'herbe,
ni de la lune avec sa bouche de serpent
qui travaille avant que l'aube naisse.
Je veux dormir un instant,
un instant, une minute, un siècle ;
mais que tous sachent bien que je ne suis pas mort ;
qu'il y a sur mes lèvres une étable d'or ;
que je suis le petit ami du vent d'Ouest ;
que je suis l'ombre immense de mes larmes.
Couvre-moi d'un voile dans l'aurore,
car elle me lancera des poignées de fourmis,
et mouille d'une eau dure mes souliers
afin que glisse la pince de son scorpion.
Car je veux dormir le sommeil des pommes
pour apprendre un sanglot qui me nettoiera de la terre ;
car je veux vivre avec cet enfant obscur
qui voulait s'arracher le cœur en pleine mer.
Federico García Lorca
29 novembre 2009
Pas grand-chose
Notre feuilleton est bien court (le lecteur le trouve peut-être long), et nous aurions besoin d'une tirade sur n'importe quoi pour fabriquer une sixième colonne ; six colonnes ne sont pas de trop pour supporter ce filet transversal, espèce d'architrave typographique sur lequel pèsent la politique et tout l'édifice du journal. [...]
Une bucolique ou une idylle n'aurait peut-être pas produit un mauvais effet. Nous aurions pu nous écrire, en prenant la forme optative : maintenant que le ciel est bleu (il est couleur de cendre), que la nature sourit (elle fait une moue atroce), oh ! comme ils sont heureux ceux qui, libres de tout feuilleton, peuvent s'en aller dans de belles campagnes, respirer l'odeur du jeune feuillage au fond de quelque forêt de chênes, dans la Bretagne druidique et celtique, écouter la mer qui gronde et déroule sur le rivage ses volutes plaintives, et là, les pieds trempés dans la vague, rêver l'amour de quelque Velléda, ou de quelque châtelaine romanesque, etc. Mais la vérité nous est tellement chère que nous ne pourrions écrire un seul mot qui ne soit historique, et que nous aimons mieux entretenir nos lecteurs de nos chagrins particuliers que de leur faire avaler une insipide tartine beurrée de lieux communs prétentieux.
Nous n'éprouvons aucun de ces élancements champêtres qui servent si bien à remplir les feuilletons vides ; mais nous voudrions bien avoir fini pour avoir le temps de dîner [...]. Telle est la situation de notre âme. En outre, nous éprouvons un profond sentiment de tristesse en voyant tout le monde se livrer autour de nous aux charmes de la paresse, parce que c'est dimanche ; nous seul travaillons en ce saint temps d'oisiveté et de béatitude, et nous sommes réellement honteux d'être plus laborieux que Dieu lui-même, qui se repose le septième jour ; il est vrai qu'il avait fait le monde dans sa semaine. La nôtre n'a pas été, à beaucoup près, si bien employée ; elle a été remplie par un feuilleton que nous aurions dû faire ; avec tous les prétextes ingénieux que nous avons été obligé de chercher pour justifier à nos propres yeux l'indignité de notre conduite, nous aurions fait quatre feuilletons beaucoup plus spirituels que celui-ci, ce qui ne veut pas dire grand-chose.
Théophile Gautier, Feuilleton de La Presse, 18 juin 1838.
tanta mali tam quam moles in pectore constet
Pour changer de la poésie allemande, voici quelques vers latins. Ils sont sortis du De rerum natura de Lucrèce, au chant III, près de la fin (v. 1053 sqq.)
Si possent homines, proinde ac sentire videntur
pondus inesse animo, quod se gravitate fatiget,
e quibus id fiat causis quoque noscere et unde
tanta mali tam quam moles in pectore constet,
haud ita vitam agerent, ut nunc plerumque videmus
quid sibi quisque velit nescire et quaerere semper,
commutare locum, quasi onus deponere possit.
exit saepe foras magnis ex aedibus ille,
esse domi quem pertaesumst, subitoque revertit,
quippe foris nihilo melius qui sentiat esse.
[...]
hoc se quisque modo fugit, at quem scilicet, ut fit,
effugere haut potis est: ingratius haeret et odit
propterea, morbi quia causam non tenet aeger.
Si les hommes pouvaient, aussi bien qu'ils ressentent
au fond de leur esprit le poids qui les épuise,
en connaître les causes et savoir d'où provient
cette masse énorme, le mal qui tient leur cœur,
ils ne vivraient pas comme on les voit très souvent vivre,
ignorant ce qu'ils veulent et réclamant toujours
un autre lieu, comme pour y déposer leur fardeau.
Tel se précipite hors de sa vaste demeure,
dégoûté d'être à la maison, et soudain rentre,
ne se sentant pas mieux, nullement, au-dehors.
[...]
Ainsi chacun cherche à se fuir, impossible rêve :
On reste fixé à soi-même et l'on se hait,
car la cause du mal échappe à qui en souffre.
30 octobre 2009
Hofmannsthal, encore lui
Je suis encore tombé sur un autre poème de mon cher Hugo von Hofmannsthal qui m'a bien plu.
Il faut que j'avoue que, comme beaucoup de monde, je ne lis pas à proprement parler les recueils poétiques : je me contente de les feuilleter, des les ouvrir au hasard ; de m'attarder sur les vers qui m'accrochent, de laisser les autres de côté.
Ein Traum von großer Magie
Viel königlicher als ein Perlenband
Und kühn wie junges Meer im Morgenduft,
So war ein großer Traum - wie ich ihn fand.
Durch offene Glastüren ging die Luft.
Ich schlief im Pavillon zu ebner Erde,
Und durch vier offne Türen ging die Luft -
Und früher liefen schon geschirrte Pferde
Hindurch und Hunde eine ganze Schar
An meinem Bett vorbei. Doch die Gebärde
Des Magiers - des Ersten, Großen - war
Auf einmal zwischen mir und einer Wand:
Sein stolzes Nicken, königliches Haar.
Und hinter ihm nicht Mauer: Es entstand
Ein weiter Prunk von Abgrund, dunklem Meer
Und grünen Matten hinter seiner Hand.
Er bückte sich und zog das Tiefe her.
Er bückte sich, und seine Finger gingen
Im Boden so, als ob es Wasser wär.
Vom dünnen Quellenwasser aber fingen
Sich riesige Opale in den Händen
Und fielen tönend wieder ab in Ringen.
Dann warf er sich mit leichtem Schwang der Lenden -
Wie nur aus Stolz - der nächsten Klippe zu;
An ihm sah ich die Macht der Schwere enden.
In seinen Augen aber war die Ruh
Von schlafend- doch lebendgen Edelsteinen.
Er setzte sich und sprach ein solches Du
Zu Tagen, die uns ganz vergangen scheinen,
Dass sie herkamen trauervoll und groß:
Das freute ihn zu lachen und zu weinen.
Er fühlte traumhaft aller Menschen Los,
So wie er seine eignen Glieder fühlte.
Ihm war nichts nah und fern, nichts klein und groß.
Und wie tief unten sich die Erde kühlte,
Das Dunkel aus den Tiefen aufwärts drang,
Die Nacht das Laue aus den Wipfeln wühlte,
Genoss er allen Lebens großen Gang
So sehr - dass er in großer Trunkenheit
So wie ein Löwe über Klippen sprang.
..................................................
Cherub und hoher Herr ist unser Geist -
Wohnt nicht in uns, und in die obern Sterne
Setzt er den Stuhl und lässt uns viel verwaist:
Doch Er ist Feuer uns im tiefsten Kerne
- So ahnte mir, da ich den Traum da fand -
Und redet mit den Feuern jener Ferne
Und lebt in mir wie ich in meiner Hand.
Un rêve de haute magie
Plus royal ô combien qu'une parure de perles
Et plein d'audace comme une mer juvénile dans la vapeur du matin,
Tel fut un grand rêve, lorsque je le rencontrai.
Par des portes de verres béantes s'engouffrait l'air.
Je dormais dans le pavillon à même le sol
Et par quatre portes béantes l'air s'engouffra. —
Avant cela déjà, des chevaux harnachés les franchissaient,
Et de chiens toute une meute, qui passèrent
En courant le long de ma couche. Pourtant, le geste
Du Mage, lui, le premier, le Mage suprême, ce fut
Tout à coup, entre moi et une cloison,
Son fier signe de tête — royale chevelure.
Et, derrière lui, plus de cloison : apparut alors
La splendeur d'un vaste précipice, d'une mer obscure,
Et de verts alpages naissaient sous ses mains.
Il se baissa, il attira vers lui l'abîme.
Il se baissa, et ses doigts s'enfoncèrent
Dans le sol, comme si c'eût été de l'eau.
Alors, surgies du mince filet d'eau,
D'énormes opales se prirent dans ses mains,
Qui retombaient en cercles à grand bruit.
Puis d'un léger élan des reins, comme simplementt
Par bravade, il se jeta sur l'écueil le plus proche
— Et je vis le pouvoir de la pesanteur s'abolir en lui.
Mais dans ses yeux il y avait la paix
De pierres précieuses qui dorment et sont pourtant vivantes.
Il s'assit et parla, s'adressant en maître
Aux jours qui nous semblent passés à tout jamais,
Si bien qu'ils revinrent, tout de deuil et de majesté :
La joie qu'il en avait allait du rire aux larmes.
Comme en rêve, il sentait la destinée de tous les hommes
Exactement comme les membres de son corps.
Rien ne lui était proche ni lointain, rien ni petit ni grand.
Et comme la terre au plus profond d'elle-même se refroidissait,
Que les ténèbres montaient des profondeurs
Et que la nuit fouillait la tiédeur sur les cimes,
Il jouissait de la grande marche de la vie tout entière,
Si intensément que, pris d'une grande ivresse,
Comme un lion, il bondit au-dessus des écueils.
.................................................................
Notre esprit est Chérubin , et puissant maître :
Il n'a pas sa demeure en nous, et dans les plus hautes étoiles
Il installe son trône, et souvent nous laisse orphelins.
Pourtant il nous est feu au plus intime noyau de nous-mêmes
— Voilà ce que je pressentis lorsque je rencontrai le rêve —
Et il dialogue avec les feux de ces contrées lointaines
Et pourtant vit en moi, comme moi dans ma propre main.
Je crois que voilà un poème qui pourrait faire l'objet d'une étude approfondie, par le biais de symboles, de références philosophiques, artistiques, littéraires (Schopenhauer, Goethe, Michel-Ange, Poe), ce que je ne ferais pas, ne serait-ce que parce que je n'en suis pas capable.
Je dirai seulement que la ligne de points marque un trou, un manque, matérialise un blanc. Si l'on regarde les rimes du poème (en allemand), on voit que c'est aba bcb cdc etc. on arrive à aba // cdc, deux tercets d'affilée sans rime commune, et séparés par les petits points. Alors même que la dernière rime seule trouve pour se réaliser un vers isolé, non-tercet, le dernier vers du poème.
Pour autant, les points ne sont pas une réelle marque d'inachèvement, puisqu'ils correspondent exactement au moment où le rêve s'interrompt et laisse place à une réflexion plus métaphysique.
Je trouve cette espèce de description de ce qui est vu en rêve très évocatrice, et alors même qu'il n'y a pas d'intrigue, on attend une sorte de suite jusqu'aux pointillés suspendeurs.
18 octobre 2009
Conversation lyrique
Frage
Merkst Du denn nicht, wie meine Lippen beben?
Kannst Du nicht lesen diese bleichen Züge,
Nicht fühlen, daß mein Lächeln Qual und Lüge,
Wenn meine Blicke forschend Dich umschweben?
Sehnst Du Dich nitcht nach einem Hauch von Leben,
Nach einem heißen Arm, Dich tortzutragen
Aus diesem Sumpf von öden, leeren Tagen,
Um den die bleichen, irren Lichter weben?
So las ich falsch in Deinem Aug', dem tiefen?
Kein heimlich' Sehnen sah ich heiß dort funkeln?
Es birgt zu Deiner Seele keine Pforte
Dein feuchter Blick? Die Wünsche, die dort schliefen,
Wie stille Rosen in der Flut, der dunkeln,
Sind, wie Dein Plaudern: seellos... Worte, Worte?
Question
Ne remarques-tu pas comme mes lèvres tremblent ?
Ne peux-tu déchiffrer mes traits livides,
Ni sentir que mon sourire est mensonge et tourment
Quand mes regards qui t'interrogent t'enveloppent ?
N'as-tu pas le désir d'un souffle parfumé de vie,
De la brûlante ardeur d'un bras qui puisse t'emporter
Loin de ce marécage de jours désolés et vides
Autour duquel s'agitent les lueurs blafarde égarées ?
Ainsi, je lisais mal dans tes yeux, si profonds ?
Et ce désir secret, n'en vis-je pas briller l'ardeur en eux ?
Il n'est donc pas, dans ton regard brillant de larmes, une porte
Cachée qui mène vers ton âme ? Les vœux qui y dormaient
Pareils à d'immobiles roses dans l'eau qui coule, l'eau obscure,
Sont donc, comme ton bavardage : sans âme... des mots, des mots ?
Hugo von Hofmannsthal
Encore un très beau poème, plein de subtilités, méandreux, et sur un ton relativement oral, de conversation un peu pressante.
02 octobre 2009
Ein Knabe | Un jeune garçon
I
Lang kannte er die Muscheln nicht für schön,
Er war zu sehr aus einer Welt mit ihnen,
Der Duft der Hyazinthen war ihm nichts
Und nichts das Spiegelbild der eignen Mienen.
Doch alle seie Tage waren so
Geöffnet wie ein leierförmig Tal,
Darin er Herr zugleich und Knecht zugleich
Des weißen Lebens war und ohne Wahl.
Wie einer, der nocht tut, was ihm nicht ziemt,
Doch nicht für lange, ging er auf den Wegen:
Der Heimkehr und unendlichem Gespräch
Hob seine Seele ruhig sich entgegen.
Longtemps il ne reconnut pas la beauté des coquillages :
Il était par trop issu du même monde qu'eux,,
Le parfum des jacinthes n'était rien pour lui,
Et rien, dans le miroir, l'image de ses propres attitudes.
Cependant, tous ses jours étaient ouverts
Comme une vallée en forme de lyre,
Où il était en même temps le maître, en même temps le serviteur
De la vie blanche, sans avoir à choisir.
Pareil à celui qui encore accomplit ce qui ne lui convient plus,
Mais non pour longtemps, il s'en allait sur les chemins :
À la pensée du retour et d'un entretien infini,
Son âme paisiblement s'exaltait.
II
Eh er gebändigt war für sein Geschick,
Trank er viel Flut, die bitter war und schwer.
Dann richtete er sonderbar sich auf
Und stand am Ufer, seltsam leicht und leer.
Zu seinen Füßen rollten Muscheln hin,
Und Hyazinthen hatte er im Haar,
Und ihre Schönheit wußte er, und auch
Daß dies der Trost des schönen Lebens war.
Doch mit unsicherm Lächeln ließ er sie
Bald wieder fallen, denn ein großer Blick
Auf diese schönen Kerker zeigte ihm
Das eigne unbeggreifliche Geschick.
Avant qu'il ne fût asservi à son destin,
Il but très longuement d'un flot d'amertume et d'angoisse.
Alors, de façon singulière, il se releva
Et se tint sur la rive, étrangement léger et vide.
À ses pieds roulaient des coquillages,
Il avait des jacinthes dans ses cheveux
Et leur beauté lui était connue, et il savait aussi
Que c'était là la consolation de la vie merveilleuse.
Cependant, avec un incertain sourire, il les laissa
Bientôt retomber, parce qu'un long regard jeté
Sur ces pièges de beauté lui montrait
Quel incompréhensible destin lui était échu.
***
Une fois, la revue Diapason a titré « Richard Strauss, le dernier romantique » ; une revue littéraire aurait aussi bien pu dire « Hugo von Hoffmannsthal, le dernier romantique ». Sa poésie reste assez peu connue, ainsi que ses écrits en prose, et l'on ne se souvient que du librettiste du Rosenkavalier et d'Arabella, d'Ariadne auf Naxos et d'Elektra, de Die Frau ohne Schatten... Je ne sais pas encore si je le rangerais parmi mes poètes allemands préférés, mais cela ne serait pas difficile car la liste n'est pas longue. Je n'aime que quelques poèmes de Goethe, je n'aime pas particulièrement Schiller. Heinrich Heine aura la palme, c'est sûr.
La traduction, si peu musicale soit-elle, est de Jean-Yves Masson. Elle a le mérite d'être assez exacte et de restituer le côté un peu mystérieusement naïf de ce poème.
05 août 2009
Der Wanderer an den Mond
Ich auf der Erd', am Himmel du,
Wir wandern
beide rüstig zu:
Ich ernst
und trüb, du mild und rein,
Was mag der
Unterschied wohl sein?
Ich wandre
fremd von Land zu Land,
So
heimatlos, so unbekannt;
Berg auf,
Berg ab, Wald ein, Wald aus,
Doch bin
ich nirgend, ach! zu Haus.
Du aber
wanderst auf und ab
Aus Ostens
Wieg' in Westens Grab,
Wallst
Länder ein und Länder aus,
Und bist
doch, wo du bist, zu Haus.
Der Himmel,
endlos ausgespannt,
Ist dein
geliebtes Heimatland;
O
glücklich, wer, wohin er geht,
Doch auf
der Heimat Boden steht!
Le voyageur sur la lune
Moi sur la
Terre, toi dans les cieux,
Nous
voyageons tous deux d’un pas alerte :
Moi sérieux
et morose, toi doux et pur,
Quelle peut
bien être la différence ?
Je voyage
étranger de pays en pays,
Toujours
sans patrie, toujours inconnu ;
Passer des
fleuves, traverser des forêts,
Et pourtant
je n’arrive jamais à la maison.
Toi, en
revanche, tu parcours ton chemin
Du berceau
d’Orient à la tombe d’Occident,
Passes de
pays en pays
Et où tu
es, tu y es chez toi.
Le ciel qui
s’étend à l’infini,
Est ta
patrie chérie ;
Ô heureux qui, où qu’il aille,
Se trouve
toujours sur le sol de sa patrie.
Un poème d’un quelque peu obscur Johann Gabriel Seidl, qu’on connaît parce qu’il a été magnifiquement mis en musique par Schubert.
Évidemment, la traduction est plutôt laide ; je me suis contenté d’essayer de rendre le sens, en m’en remettant, pour la poésie, à la musique. Malheureusement, je n’ai pas beaucoup de choix à vous proposer. Voici la seule version convenable que j’aie trouvée.
L'un des problèmes majeurs que j'ai rencontré pour essayer de traduire ces quelques vers, est que le poète allemand dit beaucoup avec des petites particules, effet difficile à rendre en français, difficulté que j'ai grandement contourné en transformant, par exemple :
Berg auf, Berg ab, Wald ein, Wald aus,
en :
Passer des fleuves, traverser des forêts.
Par ailleurs, les mots Heimat et Heimatland se traduisent tous deux en français par « patrie » (de même que Vaterland, le strict équivalent, qui n'est pas utilisé ici). En dérive heimatlos, au début, « sans patrie », mais qui pourrait aussi bien être « sans foyer », et qu'on peut aussi rendre par « errant » — solution que je n'ai pas choisi pour garder une certaine unité, fût-elle répétitive.
Das Heim, c'est « le chez-soi, le foyer » ; en dérivent die Heimat et das Heimtland, « la patrie », mais c'est un terme qui me semble plus fort que das Vaterland, « le pays du père, le pays-père ». Die Heimkehr est le retour (chez soi), et l'adjectif heimlich signifie « secret ».
Ce que le poème a de remarquable, c'est sa façon de rythmer les phrases et les vers, par des répétitions de mots, des parallélismes ; on sent presque, au final, le rythme de la marche... La musique rend très bien cet effet, naturellement, et en ajoute un, qui est la rupture entre les deux personnages anonymes : le début est plutôt marqué, presque sacadé, tandis que la deuxième partie est plus lyrique, liée.
Enfin, je remarquerais l'influence discrète des modèles anciens dans ce O glücklich, wer..., « Ô heureux qui... », qui rappellera aux français « Heureux qui, comme Ulysse,... », mais qui est tout bonnement une formule latine assez souvent utilisée des poèmes, Felix qui... ; on la retrouve presque en grec, dans un texte fort connu, appelé « les Béatitudes » (Évangile de Matthieu, 5, 3-4) :
Μακάριοι οἱ πτωχοὶ τῷ πνεύματι,
ὅτι αὐτῶν ἐστιν ἡ βασιλεία τῶν οὐρανῶν.
μακάριοι οἱ πενθοῦντες,
ὅτι αὐτοὶ παρακληθήσονται.
traduit par Jérôme (Vulgate) en :
Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum caelorum.
Beati, qui lugent, quoniam ipsi consolabuntur.
En français :
Bienheureux les pauvres d'esprits, car le royaume des cieux leur appartient.
Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
Évidemment, c'est un peu niais comme texte... Mais beati qui et felix qui, c'est un peu la même chose. Voici toutefois un exemple à la fois plus canonique et plus intéressant :
Felix qui potuit rerum cognoscere causas
Heureux qui a pu connaître les causes des choses
Virgile pensait, paraît-il, en écrivant ce vers (Georg. II, 490) au philosophe et poète Lucrèce. Mais c'est une autre histoire...
03 août 2009
Ma leçon d'espagnol
Il y a quelques années, j'avais appris un poème de Lorca, en espagnol, langue que je ne connais pas autrement que par sa transparence et ses faux amis, ses rapports à l'italien et au français, et ce que peuvent me dire dictionnaire et grammaire.
En todo el cielo
hay un estrello.
Romántico y loco.
Con un frac
de polvo
de oro.
¡Pero busca un espejo
para mirar su cuerpo!
¡Oh Narciso de plata
en lo alto del agua!
En todo el cielo
hay un estrello.
Federico García Lorca, Suitas, Tres estampas del cielo, II
Le poème contient une sorte de néologisme : estrello, masculin supposé d'estrella, étoile.
Il y a quelques jours, j'ai vu la traduction — j'avais tout bien compris : la langue de Lorca est simple.
Dans tout le ciel
il y a un étoilet.
Romantique et fou.
Avec un fgrac
de poudre
d'or.
Mais il cherche un miroir
pour regarder son corps !
Ô Narcisse d'argent
dans le fond de l'eau !
Dans le tout le ciel
il y a un étoilet.
F. G. L., Suites, Trois estampes du ciel, II
Je ne saurais commenter un tel poème. C'est elliptique, je pense que cela fait partie de ce qui me plaît. C'est aussi musical.
À défaut, j'offrirai donc un autre poème, que j'ai découvert récemment celui-là. Je le connais par sa traduction, et, — ô miracle ! — j'ouvre au hasard le livre espagnol à la page qui le porte ! Oui parce que j'ai même acheté Lorca en espagnol, tellement c'est simple... et beau.
Tournant
Je veux retourner à l'enfance
et de l'enfance à l'ombre.
Tu t'en vas, rossignol ?
Va-t'en.
Je veux retourner à l'ombre
et de l'ombre à la fleur.
Tu t'en vas, parfum ?
Va-t'en !
Je veux retourner à la fleur
et de la fleur
à mon cœur.
Tu t'en vas, amour ?
Adieu !
(À mon cœur désert !)
F.G.L., Suites, Suite
Recodo
Quiero volver a la infancia
y de la infancia a la sombra.
¿Te vas, ruiseñor?
Vete.
Quiero volver a la sombra
y de la sombra a la flor.
¿Te vas, aroma?
¡Vete!
Quiero volver a la flor
y de la flor
a mi corazón.
¿Te vas, amor?
¡Adiós!
(¡A mi desierto corazón!)
Dans a traduction sus-citée, qui ne présentait pas sujet à litige, j'ai simplement rétabli scrupuleusement la ponctuation originale.
Lecteur, fais-moi la grâce d'essayer de te lire en espagnol ce poème : tu découvriras des assonances, un rythme...
Je t'offre pour cela quelques règles :
- si l'accent (d'intensité) n'est pas marqué, il faut le mettre (1) sur l'avant-dernière syllabe si la dernière se termine par une voyelle, (2) sur la dernière si elle se termine par une consonne. Ainsi : quiéro, desiérto, sómbra, mais flór, volvér, amór. Évidemment, si l'accent est écrit, il faut le dire comme il est écrit.
- le s ne se prononce jamais z, quelle que soit sa position ;
- le v se prononce b ;
- et le ñ, comme beaucoup le savent, se prononce comme le groupe gn en français.
J'ai essayé quelquefois de me mettre à l'espagnol, et j'ai bien étudié la prononciation, ce qui me permet de me délecter de cette musique-là. Lorca est un peu mon correspondant espagnol !
01 août 2009
L'eau, l'étoile, le tintement
Закружилась листва золотая
В розоватой воде на пруду,
Словно бабочек легкая стая
С замираньем летит на звезду.
Я сегодня влюблен в этот вечер,
Близок сердцу желтеющий дол.
Отрок-ветер по самые плечи
Заголил на березке подол.
И в душе и в долине прохлада,
Синий сумрак как стадо овец,
За калиткою смолкшего сада
Прозвенит и замрет бубенец.
Я еще никогда бережливо
Так не слушал разумную плоть,
Хорошо бы, как ветками ива,
Опрокинуться в розовость вод.
Хорошо бы, на стог улыбаясь,
Мордой месяца сено жевать...
Где ты, где, моя тихая радость,
Все любя, ничего не желать?
Сергей Есенин, 1918
Les feuilles dorées tourbillonnent.
Dans l'eau rosée de l'étang,
Comme une troupe légère de papillons,
Défaillant, s'envole vers l'étoile.
Aujourd'hui, je suis amoureux de ce soir,
Près de mon cœur est la vallée jaunissante.
Le vent-adolescent releva jusqu'aux épaules
Le vêtement du bouleau.
Et dans l'âme et dans la vallée la fraîcheur,
La profonde obscurité comme un troupeau de moutons,
Au-delà de la frontière du jardin qui s'est tu
Tinte et s'immobilise un grelot.
Je n'avais encore jamais parcimonieusement
Écouté la chair raisonnable,
Il serait bon de, comme le fait de ses branches un saule,
Se plonger dans la roseau des eaux.
Il serait bon, souriant à la meule,
De mâcher le foin avec la bouche de la lune...
Où es-tu, où, ma joie silencieuse —
De tout aimer sans rien désirer ?
Sergei Essénine, 1918
Encore une fois, Essénine et ses mystérieuses images. Le poème me semble cette fois plus homogène, avec l'omniprésence de la nature, de la campagne même, campagne souvent chanté par ce poète parmi les plus aimé du XXe siècle russe.
Épargnons-nous le luxe de citer la traduction lointaine d'Henri Abril, qui refait plus le texte qu'elle ne le rend.
Poésie très difficile à traduire, car le français exige des constructions plus stricte pour ne pas être incompréhensible ou trop elliptique pour ne pas être affecté, contrairement au russe.
De ce poème, j'aime les six premiers vers, qui crée une atmosphère. Ensuite, on retrouve le poème suivant : ce n'est plus un arbre qui veut enlacer un buisson, mais un vent-adolescent qui veut dévêtir un bouleau... Quand on se souvient que le poète voulait être, dans l'autre poème, tantôt un adolescent — et c'est bien le même mot, отрок —, tantôt un arbre...
Et la nuit troupeau de mouton, et la chair raisonnable... Le foin me laisse indifférent, en revanche. On retrouve le grelot, aussi, et l'étoile. J'aime bien les grelots. Dans l'autre poème, ils étaient neige ; ne sont-ils ici feuilles au gré du vent ?
Et bien sûr, il y a ici l'eau, cette eau mystérieuse qui enveloppe tout le poème.
30 juillet 2009
Des images, des sensations, des incantations
Ветры, ветры, о снежные ветры,
Заметите мою прошлую жизнь.
Я хочу быть отроком светлым
Иль цветком с луговой межи.
Я хочу под гудок пастуший
Умереть для себя и для всех.
Колокольчики звездные в уши
Насыпает вечерний снег.
Хороша бестуманная трель его,
Когда топит он боль в пурге.
Я хотел бы стоять, как дерево,
При дороге на одной ноге.
Я хотел бы под конские храпы
Обниматься с соседним кустом.
Подымайте ж вы, лунные лапы,
Мою грусть в небеса ведром.
Сергей Есенин, 1919
Vents, vents, ô vents neigeux,
Balayez ma vie ancienne !
Je veux être un adolescent radieux
Ou une fleur à la lisière des prés.
Je veux aux sons des bergers
Mourir pour moi et pour tous.
La neige du soir me verse
Des grelots d'étoiles dans l'oreille.
Son trille sans brume est beau,
Quand la douleur s'enfonce dans la tempête.
Je voudrais rester debout, comme un arbre,
Au bord du chemin, sur une jambe.
Je voudrais, quand les chevaux s'ébrouent,
Enlacer un buisson voisin.
Soulevez donc, pattes de la lune,
Ma tristesse vers le ciel dans un seau.
Sergei Essénine
Qu'on prononce Iéssénine. Étrange poésie, n'est-ce pas ? On comprend assez bien des parties isolées, mais point le tout ensemble.
Je serais tenté de dire que c'est de la poésie impressionniste. La forme, en russe, est à la fois stricte et libre : les rimes sont plutôt des assonances, mais le rythme y est. Les strophes n'en sont que par la métrique. Ainsi, les vers 7 à 10 (fin de la str. 2, début de la str. 3) vont manifestement ensemble : ce sont vraisemblablement les grelots qui amènent les trilles, la neige qui amène la tempête de neige (пурга). De même, le désir d'enlacer un buisson (v. 14) semble pour le moins inattendu, sauf si l'on se souvient que l'on voudrait aussi être un arbre (v. 11).
Alors voilà, je n'y comprends pas grand' chose non plus. J'aime ces images inattendues, ces univers associés alors qu'ils n'ont rien à faire ensemble à première vue : la fleur et la neige, la musique pastorale et la mort,...
J'ai retraduit ce poème littéralement, parce que voici la traduction donnée par Henri Abril (S. Essénine, L'homme noir, Circé, 2005, p. 117) :
Rafales de neige, balayez,
Balayez toute ma vie ancienne.
Je voudrais être un garçon radieux
Ou une fleur que les prés retiennent.
Je voudrais aux sons du chalumeau
Mourir pour moi et pour tous pareil.
La neige du soir vient me verser
Des grelots d'étoiles dans l'oreille.
Qu'elles sont merveilleuses ces trilles,
Quand la douleur sombre en la tourmente.
Je voudrais tel un arbre rester
Au bord du chemin, sur une jambe.
Quand les chevaux s'ébrouent, je voudrais
Enlacer un buisson qui sommeille.
Soulevez donc, pattes de la lune,
Ma tristesse à pleins seaux vers le ciel.
Outre une faute grossière — c'est un trille —, de nombreux mots sont ajoutés qui changent parfois le sens, et la hiérarchisation je veux — je voudrais n'est pas respectée. Quant à l'incantation du début :
Ветры, ветры, о снежные ветры,
Vétry, vétry, o snéžnyje vétry
Viètry, viètry, o snièjnyié viètry
Vents, vents, ô vents neigeux,
elle passe complètement à la trappe ! Certes, l'expression « vents neigeux » n'est guère grâcieuses, je traduirais plus librement par « vents de neige ».
Pour l'instant, je n'ai rien de particulier à dire de plus sur Essénine ni ce poème.
